
Attention- Lumière - Cohabitation
Compagnie Zone Critique
Artiste-auteur et enseignant-chercheur
Scénographie, création lumière, art vidéo, photographie, installation.
“Faire du plateau non plus un lieu de représentation, mais une zone partagée.”
Questions du référentiel
Quel rapport intime entretiens-tu avec le Vivant ?
Mon rapport au vivant s'est tissé lentement, entre trois matériaux qui me travaillent : l'espace, la lumière, l'image. J'ai grandi dans l'idée que faire du théâtre, c'était construire des illusions — et j'ai passé vingt-cinq ans à m'apercevoir que ces illusions occidentales (la perspective, le point de vue unique, la boîte-scène) sont précisément ce qui a séparé l'humain du reste du vivant.
Le travail mené avec Frédérique Aït-Touati et Bruno Latour sur la Trilogie Terrestre (Inside, Moving Earths, Viral) m'a fait basculer du point de vue au point de vie : retrouver le sol de la Zone Critique, cette mince pellicule d'habitabilité qui a donné son nom à ma compagnie.
À quel point porter une attention au vivant te permet-il de revisiter le lien entre propos et forme ?
Le format spectacle classique — boîte noire, fauteuils alignés, scène frontale — est déjà un dispositif anthropocentré : le cadre dit quelque chose que le propos ne pourra pas défaire. Porter attention au vivant m'a obligé à rouvrir ces conditions de monstration, à chercher des formes où le public est convoqué comme corps plutôt que comme œil : installations, dispositifs in situ, pavillons habitables, scénographies cartographiques. Les choses s'y passent avec les vivant·es, non devant elles.
Dans quelle mesure le vivant ou des éléments naturels peuvent-ils faire partie des protagonistes de ton spectacle ?
Dans la Trilogie Terrestre, nous avons cherché à faire de la Terre, des virus, des vents, des flux atmosphériques, les premiers protagonistes. Faire du vivant un protagoniste ne consiste pas à le représenter : il faut construire les conditions — une lumière, une temporalité, une matière, un silence — où il peut apparaître sans être réduit à un décor. Cela demande d'accepter une perte partielle de contrôle, et c'est là que ma pratique de scénographe, de créateur lumière et de vidéaste se déplace : ménager des passages, des marges d'imprévu, où le vivant peut entrer et signer sa présence.
Bruno Latour. Sa pensée de la Zone Critique, et notre collaboration sur la Trilogie Terrestre avec Frédérique Aït-Touati a durablement reconfiguré ma façon de penser le théâtre — non comme lieu de représentation, mais comme dispositif cosmopolitique où s'assemblent humains et non-humains.
Trilogie Terrestre — Inside (2019), Moving Earths (2020), Viral (2022).
Avec Frédérique Aït-Touati et Bruno Latour.
Trois conférences-performances conçues avec Frédérique Aït-Touati et Bruno Latour, qui cherchent à rendre sensible la Zone Critique, cette mince pellicule d'habitabilité où se joue l'essentiel du vivant. Inside fait descendre le·la spectateur·rice à l'intérieur des systèmes terrestres. Moving Earths met en mouvement une Terre qui n'est plus seulement un globe, mais un corps qui réagit. Viral donne la parole à un virus pour raconter les interdépendances entre vivant·es.
La scénographie ne représente pas la Terre : elle tente d'en faire un milieu partagé, où le public est convoqué comme corps autant que comme regard. Le passage du point de vue au point de vie est là le fil conducteur.


Crédit photo @Beryl Libault