
Porosité - Interdépendance -Transformation
Cie ONE BREATH
Directrice artistique, chorégraphe
Danse
"Faire moins de plus en plus ou comment réussir son décollage"
Questions du référentiel
Dans quelle mesure le rapport intime avec le Vivant peut-il être moteur dans ton processus de création ?
Le rapport intime que j’entretiens avec le vivant constitue aujourd’hui le socle même de mon processus de création. Non pas au sens où le vivant deviendrait un thème ou un sujet à représenter, mais parce qu’il agit profondément sur ma manière de penser le mouvement, le geste, la relation, et plus largement notre façon d’habiter le monde.
C’est ce qui m’a amenée à développer ce que j’ai nommé la danse bio-inspirée. Le vivant n’y est pas envisagé comme un modèle formel à imiter, mais comme un espace d’altérité capable de déplacer nos cadres perceptifs, nos imaginaires et nos récits. Observer les dynamiques du vivant — ses capacités d’adaptation, ses formes de coopération, ses intelligences relationnelles, les manières dont les espèces composent avec leur milieu pour continuer à évoluer — ouvre pour moi un champ de recherche presque inépuisable.
Il ne s’agit pas tant de transposer des formes que de laisser les logiques du vivant venir troubler nos habitudes perceptives, fissurer cette construction culturelle occidentale qui a progressivement séparé l’humain du reste du vivant, et nous inviter à sortir du connu, de nos zones de confort, pour aller vers d’autres récits — corporels, sensibles, philosophiques — et d’autres manières d’entrer en relation avec nous-mêmes, avec les autres et avec notre environnement.
Dans cette perspective, les collaborations avec des scientifiques — notamment issus des sciences du vivant et de l’éthologie — occupent une place essentielle dans ma recherche. Elles ne viennent pas valider un propos artistique, mais introduire d’autres régimes d’attention, d’autres manières d’observer, de penser le comportement, l’intelligence ou encore les dynamiques de coopération entre les vivants.
Mais au-delà de cette dimension de recherche et d’inspiration, mon rapport au vivant agit également comme une expérience directe de transformation. La pratique de la danse sous-marine et de l’apnée a profondément déplacé mon rapport au geste et à l’acte même de création. L’immersion confronte le corps à une expérience où les repères habituels vacillent : la gravité se modifie, les limites entre le corps et l’espace s’assouplissent, le mouvement cesse progressivement d’être pensé comme l’expression d’une volonté individuelle.
Sous l’eau, il ne s’agit plus d’imposer une trajectoire ni de maîtriser pleinement le geste, mais d’apprendre à composer avec un milieu vivant, mouvant et imprévisible. La flottabilité, la densité de l’eau, les micro-courants, la contrainte du souffle imposent une écoute permanente. Le mouvement émerge alors d’un dialogue avec les forces environnantes. Progressivement, quelque chose se déplace : il ne s’agit plus seulement de danser dans l’eau, mais de sentir comment l’eau elle-même nous met en mouvement, nous déplace, nous fait danser. Cette expérience transforme profondément le moteur même du geste.
Ce déplacement est pour moi fondamental, autant dans sa portée poétique que politique. Il engage une autre manière de penser la création : non plus comme un geste de maîtrise exercé sur une matière extérieure, mais comme une pratique de co-création avec les forces du vivant. Ce que l’immersion rend perceptible, c’est une manière d’être affecté, traversé, agi par le milieu autant qu’on agit sur lui.
Cette recherche m’a également conduite à travailler autour de ce que j’appelle « l’art du flou ». Sous l’eau, les frontières perceptives vacillent : les contours deviennent poreux, les repères spatiaux se brouillent, les distinctions entre intérieur et extérieur perdent de leur stabilité. Ce trouble perceptif m’intéresse particulièrement parce qu’il vient questionner ce qui fait frontière — entre les corps, entre les espèces, entre humain et non-humain — et ouvrir la possibilité d’une expérience relationnelle plus fluide du vivant.
À travers cela se construit progressivement une réflexion autour du « corps-monde » ou du « corps-milieu » : un corps non plus pensé comme une entité autonome et séparée, mais comme un corps traversé par les forces environnantes, inscrit dans un réseau de relations, de flux et d’interdépendances. Travailler avec le vivant devient alors une manière de participer à une forme de réintégration sensible dans ce grand écosystème auquel nous appartenons déjà, mais dont nous avons largement perdu l’expérience perceptive.
Ainsi, le vivant constitue profondément un moteur de mon processus de création, mais il représente aussi bien davantage qu’une source d’inspiration ou un déclencheur artistique. À travers la danse et mes pratiques de recherche, j’essaie de tisser des conditions d’expérience où quelque chose de notre relation au vivant peut se transformer. Car au fond, ce qui me semble en jeu ici dépasse largement le champ artistique : il s’agit peut-être de réapprendre à nous percevoir comme partie prenante d’un monde vivant avec lequel nous sommes déjà en relation, mais dont nous avons progressivement perdu le sentiment d’appartenance sensible.
Pour qui est-ce que tu envisages de lier ton propos et le vivant dans ta prochaine création, voire dans toute ton œuvre ?
Le rapport intime que j’entretiens avec le vivant constitue aujourd’hui le socle même de mon processus de création. Au centre de cette démarche se trouve le corps, pensé comme un lieu de transformation à l’interface entre nature et culture, un espace à partir duquel peuvent se réinterroger nos perceptions, nos récits et nos manières d’habiter le monde.
Cette recherche traverse aujourd’hui l’ensemble de mon travail — création, transmission, médiation — ainsi que ma manière même de me positionner en tant qu’artiste dans le champ culturel. Elle nourrit notamment mon intérêt pour les formes immersives, situées ou participatives, dans lesquelles l’expérience sensible devient un espace de circulation entre différents régimes de perception et de connaissance.
À l’endroit des créations elles-mêmes, ce qui m’intéresse est de déplacer la place du spectateur et de questionner ce qui fait œuvre aujourd’hui. Dans ma dernière création, Danser l’océan, une marche océane chorégraphique et participative développée en partenariat avec La Fresque Océane, cette dimension est devenue centrale. Il était important pour moi de commencer à penser des formes de co-création avec d’autres acteurs engagés autour du vivant et d’ouvrir des espaces où puissent se tisser des résonances entre différents régimes d’expérience — corporels, sensibles, philosophiques ou scientifiques.
À travers cette création, j’essaie de multiplier les portes d’entrée afin que puissent se créer des liens entre ce que les participant·es entendent, perçoivent, imaginent et ce qu’ils traversent physiquement dans leur propre corps. Ce qui m’intéresse est précisément cet endroit où une pensée peut devenir sensation, où une sensation peut déplacer un regard, modifier une perception ou ouvrir un nouvel imaginaire relationnel. Cela m’amène aussi à interroger la notion même d’expérience artistique : où commence l’œuvre, où se situe la transformation, comment se tissent les liens entre création, participation et vécu sensible.
La transmission et la médiation occupent également une place essentielle dans mon travail. Aujourd’hui, je n’envisage presque plus de projets qui ne soient pas reliés à ces questions du vivant. La danse, le souffle, l’attention aux forces environnantes, la relation au milieu sont devenus des outils centraux de recherche et de partage. Depuis plusieurs années, la danse sous-marine et l’apnée prennent une place grandissante dans ces dispositifs de transmission. J’ai développé différents formats — ateliers, laboratoires, projets de territoire — où l’eau devient un espace d’expérience directe du vivant.
J’ai notamment initié un projet de recherche avec des danseur·euses professionnel·les et apnéistes autour de ces pratiques immersives. Mais ce travail se déploie également dans des contextes de médiation culturelle avec des publics très variés. Lors d’un projet mené l’année dernière avec des classes de collège dans le cadre d'un projet EAC Danse et Apnée, coordonné par le CDCN Danse à tous les étages, les élèves travaillaient le matin en piscine puis l’après-midi en studio avant de réaliser un film sous-marin collectif. À la fin du projet, lorsqu’on leur demandait de poser des mots sur ce qu’ils avaient vécu, revenaient très souvent les phrases : « je me sens libre », « je me sens à ma place ».
Cette expérience m’a profondément marquée. Car ce que je cherche, à travers ces pratiques, ces collaborations et ces espaces d’expérimentation, est peut-être avant tout cela : créer des situations où chacun peut éprouver, même brièvement, une sensation d'accordage avec le vivant, une manière de se sentir à nouveau relié, situé, partie prenante d’un écosystème plus vaste.
Il y a donc pour moi une réflexion globale qui relie création, transmission, médiation et positionnement artistique. Je crois profondément qu’il est important que les artistes s’emparent aujourd’hui de ces questions, non pas pour produire un discours écologique illustratif, mais parce qu’elles engagent de nouvelles manières de penser la relation, le sensible, le corps et notre place dans le monde. À cet endroit, la démarche artistique devient aussi, nécessairement, une démarche politique.
Et si ce travail s’adresse bien sûr à des êtres humains — spectateur·ices, participant·es, personnes engagées dans ces expériences de transmission et acteurs culturels plus largement — il me semble aussi dépasser l’échelle humaine. Ce qui se joue à travers ces recherches touche plus largement à notre capacité collective à prendre soin du vivant, en nous et autour de nous, et à réinventer des manières plus sensibles, attentives et réciproques d’habiter le monde.
Dans quelle mesure peux-tu t’assurer que l'ensemble de ton projet ait un moindre impact sur la biodiversité ?
La question de l’impact de mes projets sur le vivant me questionne profondément et constitue pour moi un réel espace de recherche, sans certitude aucune. Bien sûr, cela implique une attention aux enjeux quantitatifs — mobilité, transports, conditions de production, empreinte carbone des créations ou des tournées — mais j’ai aussi le sentiment que la question qualitative de notre manière d’entrer en relation avec le vivant reste encore largement à explorer, y compris dans le champ artistique.
C’est une réflexion à laquelle j’ai été particulièrement confrontée lors de l’une de mes premières créations autour du vivant, Habiter le seuil, née d’un processus de rencontre avec les baleines à bosse dans l’océan Indien. Cette expérience m’a placée face à des enjeux très concrets liés à l’impact humain sur ces espèces, notamment dans le contexte du tourisme d’observation, où les animaux sont aujourd’hui extrêmement sollicités.
Les scientifiques et naturalistes avec lesquels j’ai collaboré sur place partageaient également leurs inquiétudes quant aux effets parfois délétères de certaines productions audiovisuelles ou artistiques réalisées au détriment du bien-être des animaux. Cette expérience a profondément déplacé ma manière d’envisager la création. Elle m’a amenée à m’interroger sur cette tension complexe : comment créer des formes artistiques qui cherchent à réouvrir notre relation au vivant sans, paradoxalement, reproduire des formes d’intrusion, de domination ou d’exploitation ?
C’est précisément à cet endroit que les collaborations avec des scientifiques, des éthologues, des naturalistes ou des spécialistes du comportement animal me semblent particulièrement précieuses. Non pas comme des cadres de validation, mais comme des espaces d’apprentissage capables d’affiner notre attention et notre manière d’entrer en présence du vivant. Car il me semble que cette relation s’apprend. Apprendre à regarder, à écouter, à reconnaître certains seuils, certaines distances, certaines formes de stress ou d’inconfort que nous ne savons pas toujours percevoir spontanément.
Dans le cadre de Habiter le seuil, les apports de l’éthologie m’ont ainsi aidée à développer une vigilance plus fine quant à ma manière d’être en présence des baleines : essayer de sentir à quel moment une présence pouvait devenir intrusive, à quel endroit une relation de contrôle ou de domination risquait de se rejouer malgré moi. Cette question traversait d’ailleurs toute la pièce : est-il possible d’être ensemble dans un même espace sans que l’un domine l’autre ?
Aujourd’hui encore, je n’ai pas de réponse définitive à ces questions. Elles traversent l’ensemble de mes projets et de mes pratiques. Car entrer en relation avec le vivant ne relève pas, pour moi, d’un imaginaire idéalisé ou d’une simple fascination esthétique. Cela demande sans doute une forme d’attention, de délicatesse et de remise en question permanentes quant à nos manières de faire, de regarder et d’entrer en présence.
J’ai ainsi le sentiment que la question de l’impact sur la biodiversité ne se situe pas uniquement dans ce que l’on produit, mais aussi dans la qualité des relations que nos pratiques engagent avec le vivant. Et qu’à cet endroit, beaucoup reste encore à inventer, à expérimenter et à apprendre collectivement.
L’Océan !!
Habiter seule. Flou.e.s
Habiter le seuil est un projet mettant en regard deux médiums — le film et la pièce chorégraphique — autour d’un processus de rencontre avec les baleines à bosse dans l’océan Indien. Ma création à venir, Flou·e·s, prolongera ces recherches en croisant plusieurs années d’exploration autour de la danse sous-marine avec certaines pensées contemporaines liées à l’écologie décoloniale, notamment l’hydroféminisme.
Flou·e·s est un solo immersif pour une interprète, né de plusieurs années de recherche autour de la danse sous-marine en apnée et des états de flottabilité. La création s’ancre dans l’expérience physique et perceptive de la flottabilité neutre pour explorer les notions de porosité, de corps-monde et de co-composition avec les forces du vivant, en dialogue avec certaines pensées contemporaines liées à l’hydroféminisme, aux écologies relationnelles et aux perspectives décoloniales du vivant.
Pensée comme une capsule suspendue dans le temps, la pièce plonge le spectateur dans une expérience immersive mêlant danse, création sonore, lumière et scénographie numérique. Inspirée de cet espace perceptif singulier qu’est la zone de flottabilité neutre — où les repères habituels de gravité, d’orientation et de temporalité se transforment — Flou·e·s propose une traversée sensorielle où les frontières du corps deviennent plus poreuses et où peut émerger une autre manière d’habiter la relation au vivant.
À travers le mouvement, la suspension, la densité ou encore la continuité propres au milieu aquatique, la pièce cherche à ouvrir un espace sensible invitant le public à éprouver, par le corps et la perception, un autre rapport au temps, à l’espace et au monde, fondé sur l’écoute, l’interdépendance et la relation.


Crédit photo @Laura Mommicchi