Lorenzo Naccarato

Porosité - Interdépendance -Transformation

Lorenzo Naccarato

Sette Bello

Pianiste

Musique, création sonore

Toulouse - Haute Garonne - Occitanie

Faire musique, c’est d'abord écouter pour pouvoir habiter le monde ensemble.”

Questions du référentiel

Quand tu vas à la rencontre d’un être vivant, dans quelle mesure est-ce que tu vas jusqu’à créer une relation avec lui ? Quelle posture peux-tu adopter pour y arriver ?

Quand j’ai commencé à m’intéresser au monde des oiseaux, je suis rapidement tombé sur les chiffres de leur disparition : en Europe, près d’un quart des oiseaux ont disparu en quarante ans sous l’effet de l’intensification des pratiques agricoles. Cette réalité m’a profondément troublé, mais aussi inquiété de ne pas ressentir immédiatement d’émotion à la hauteur de cette catastrophe. Comme si notre capacité à nous émouvoir de la disparition du vivant s’épuisait elle aussi, saturée par le flux continu d’informations et d’images.

Face à cette forme de “crise de la sensibilité”, pour reprendre les mots du philosophe Baptiste Morizot, j’ai ressenti le besoin de recréer une relation concrète et sensible avec les oiseaux.

C’est ainsi qu’est né le piano-cassette, un instrument inspiré des nuées d’étourneaux et de leurs dynamiques collectives. J’ai ensuite composé Hawaï O-O, une pièce écrite en réponse au chant du dernier Hawaï O-O, un oiseau disparu dont le dernier appel nuptial fut enregistré en 1987 sans jamais recevoir de réponse. Son chant m’a bouleversé par sa beauté et sa solitude. Composer cette pièce, c’était peut-être tenter de lui répondre, quarante ans plus tard.

Enfin, traverser l’Europe et l’Afrique de l’Ouest avec mon piano, mon fourgon et ce spectacle autonome, en suivant les routes migratoires des grues, des pélicans, des flamants ou des milans, était une manière d’éprouver physiquement les distances parcourues par les oiseaux et de me sentir relié à eux par le mouvement, l’écoute et la durée.

Comment peux-tu mettre en cohérence le propos que tu as choisi de lier au vivant, et l’ensemble de tes pratiques ?

Avec Murmurations, j’essaie de faire en sorte que le propos du spectacle ne soit pas dissocié de ses modes de création, de production et de diffusion.

La nuée d’étourneaux, qui a inspiré le dispositif du piano-cassette, est progressivement devenue une véritable méthode de travail. Au-delà de l’image poétique, elle m’a amené à penser le projet comme un système de relations et de coopérations.

Autour de cette tournée se sont ainsi constituées des formes de “nuées humaines” : réparateurs de magnétophones cassettes, fabricants de bandes, artisans, mécaniciens, ébénistes, scientifiques, membres de la LPO, enseignants, écoles, lieux culturels, naturalistes ou habitants rencontrés en chemin. Chacun apporte une compétence, une attention ou une manière d’habiter le projet.

Cette réflexion a également transformé ma manière d’envisager la mobilité artistique. Après plusieurs tournées internationales très rapides, j’ai commencé à ressentir un décalage entre le temps extrêmement court passé sur les territoires et l’énergie mobilisée pour s’y rendre. Je me suis demandé quelle trace réelle pouvait laisser une présence de quarante-huit heures dans un lieu, et comment redonner de l’épaisseur au voyage, à la rencontre et à l’écoute.

C’est dans cet esprit qu’est née l’idée du “Slow Tour”, en écho au mouvement Slow Food initié par Carlo Petrini. Murmurations a été pensé comme une résidence itinérante autonome : voyager lentement, éviter l’avion, privilégier les longues étapes, développer des tournées-résidences plutôt que des dates isolées, jouer dans des lieux très divers — théâtres, écoles, réserves naturelles, jardins, forêts — et proposer autour des concerts des temps de rencontre, d’écoute et de transmission.

Cette cohérence passe aussi par des choix très concrets : réparer plutôt que remplacer, utiliser du matériel ancien ou d’occasion, concevoir un dispositif technique léger et autonome, mutualiser les déplacements et inscrire les projets dans des coopérations de long terme avec les territoires et leurs habitants.

Des liens entre le vivant et la diffusion sont faits par certains passeurs du vivant - Les as-tu déjà identifiés ? - En as-tu déjà utilisé certains ? - as-tu envie d’en utiliser à l’avenir ?

Avec Murmurations, la diffusion fait partie intégrante du processus de création. Je ne la considère pas comme une simple étape logistique venant après l’œuvre, mais comme une manière d’habiter les territoires, de créer des relations et de traverser des paysages vivants.

À l’automne 2024, j’ai imaginé une tournée suivant une migration d’oiseaux depuis la mer Baltique jusqu’au Sénégal. Cette trajectoire a profondément transformé ma manière d’envisager la diffusion : ralentir les déplacements, privilégier les longues étapes et les résidences, éviter autant que possible l’avion, jouer dans des contextes très variés et prendre le temps des rencontres.

À travers cette démarche, je cherche aussi à questionner un certain modèle de mobilité artistique et de consommation culturelle. Aujourd’hui, beaucoup de grands événements reposent sur des déplacements massifs de publics, avec une empreinte carbone considérable. Avec Murmurations, j’ai eu envie d’inverser ce mouvement : plutôt que de faire venir les publics vers l’œuvre, c’est l’œuvre et l’artiste qui vont à la rencontre des publics.

Ce choix permet de jouer dans des territoires parfois éloignés des grands centres culturels — zones rurales, réserves naturelles, petites communes, écoles — et de créer des formes de proximité plus fortes. La diffusion devient alors une expérience située, liée à un paysage, à une saison, à un moment du jour ou à une présence vivante particulière.

Les concerts ont ainsi eu lieu aussi bien dans des théâtres que dans des forêts, des jardins, des lieux patrimoniaux, des musées ou des espaces naturels. Certains se déroulaient à l’aube ou au crépuscule, en dialogue avec les rythmes du vivant et la présence des oiseaux.

J’ai également constaté que cette manière de diffuser modifiait la posture des publics. On ne vient plus seulement “consommer” un objet culturel ; il s’agit davantage d’entrer dans un état d’écoute active, de disponibilité et d’attention au lieu, aux sons, au silence et aux autres vivants présents autour de nous.

Cette tournée m’a enfin amené à développer des coopérations locales fortes avec des associations environnementales, des scientifiques, des enseignants, des habitants et des structures culturelles situées sur les routes migratoires. J’ai découvert qu’une diffusion pensée comme un réseau de relations pouvait transformer profondément l’expérience artistique, autant pour les publics que pour moi-même.

Ce modèle de tournée s’est révélé viable économiquement et dessine aujourd’hui une perspective importante pour la suite de mon travail. Il demande cependant un engagement physique et humain considérable : conduire seul pendant des milliers de kilomètres, installer le piano-cassette, assurer les concerts, la médiation, la communication, les rencontres, la presse et toute l’organisation quotidienne de la tournée. Mais cet effort produit aussi une forme d’adhésion et de lien particulièrement forte avec les publics et les territoires traversés.

Au fond, cette manière de diffuser rejoint profondément mon travail de musicien : faire musique, c’est déjà organiser des relations, écouter les autres, jouer ensemble pour qu’un concert puisse exister. La tournée des oiseaux prolonge cette idée à une autre échelle, en cherchant à faire émerger des formes de coopération et d’écoute entre humains, paysages et vivants rencontrés en chemin.

Aujourd’hui, je cherche à rendre cette démarche plus robuste et durable dans le temps, artistiquement comme économiquement. Une initiative comme Création & Vivant participe précisément de cette recherche en permettant à des artistes, structures et programmateurs de partager des expériences, des outils et des imaginaires communs.

Je crois également que ce type de tournée construite autour du suivi d’une piste animale, inscrite dans une saison et une temporalité longue, peut ouvrir des perspectives inspirantes pour d’autres artistes du spectacle vivant et pour les lieux de programmation. Elle invite à penser autrement les rythmes de création, les circulations artistiques et les liens entre les œuvres, les territoires et le vivant.

Mes sources d'inspiration

Habiter en oiseau (Vinciane Despret, Actes Sud, 2019)

Ce livre a profondément influencé la naissance de Murmurations. Vinciane Despret y interroge notre manière de comprendre les oiseaux, leurs chants, leurs territoires et leurs façons d’habiter le monde. Sa pensée a déplacé mon regard : les oiseaux ne sont plus seulement des sujets d’observation ou des symboles poétiques, mais des êtres vivants avec lesquels il devient possible d’entrer en relation, par l’écoute, l’attention et le déplacement. Cette lecture a nourri mon envie de suivre des migrations, de repenser la notion de territoire et d’imaginer une autre manière de faire tournée et de faire musique.

Le projet dont j'ai envie de parler

Murmurations – La tournée des oiseaux 

Œuvres associées : Hawaï O-O et Anorak 

Concerts à l’aube et formes in situ développés dans le cadre de Murmurations

À l’automne 2024, le pianiste et compositeur Lorenzo Naccarato a accompagné une migration d’oiseaux du nord de l’Allemagne jusqu’au Sénégal. Il voyageait seul avec son piano droit, des magnétophones cassettes et un petit camion, donnant des concerts en pleine nature, dans des écoles et des lieux culturels.

Inspiré par les nuées d’étourneaux et leurs mouvements collectifs, il développe un instrument singulier — le « piano-cassette » — en augmentant son piano d’un petit orchestre de machines analogiques. De ce voyage est né Murmurations, un spectacle pour piano préparé, magnétophones cassettes et platine vinyle, à la frontière du jazz, de l’héritage classique et de la musique lo-fi, qui propose une manière plus lente de parcourir les territoires et de créer en relation avec le vivant.

Hawaï O-O

Pièce pour piano-cassette composée en réponse au chant du dernier Hawaï O-O, un oiseau disparu dont le dernier appel nuptial fut enregistré en 1987. Une œuvre autour de l’écoute, de l’extinction et de la tentative de répondre musicalement à une présence disparue.

Anorak

Pièce pour piano préparé et couverture de survie. En disposant une fine feuille entre les marteaux et les cordes du piano, Lorenzo Naccarato crée un battement fragile évoquant des frottements d’ailes ou des déplacements migratoires, humains et non humains.

Carte du trajet
pianosenegalHorizontal ©ElisabethCourbion

Crédit photo @Elisabeth Courbion

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