
Curiosité - Vitale - Invention
Compagnie VIVANT!e
Autrice, musicologue et metteure en scène
Théâtre musical
“ Que fais-tu tous les jours ? Je m’invente.” disait Paul Valéry
“ Je me dis souvent que la création a cela de vivant et la nature a cela de créatif, c'est que toutes deux s'inventent chaque jour.”
Questions du référentiel
Quel rapport intime entretiens-tu avec le Vivant ?
J’aime les accents, les langues, les dialectes, les rimes, les assonances, les mots qui se ressemblent et désignent pourtant le contraire, les lapsus, les phonesthèmes, ces mots qui font entendre l’effet sonore de l’action ou l’objet qu’ils désignent.
J’aime les sons, quels qu’ils soient. Je les enregistre. J’aime leur texture, leur timbre, leur résonance, leur vibration. J’aime ce qu’ils racontent et j’aime les détourner de leur propre signification.
En musique, j’aime autant entendre une langue claquer sur l'anche d’une clarinette que la phrase musicale émise. J’aime entendre les doigts courir sur un manche de guitare. J’aime les respirations d’un pianiste. J’aime les voix imparfaites, celles qui dévoilent des faiblesses.
J’aime tout autant nos pas dans les feuilles, l’eau couler dans une théière, les cordes d’un bateau amarré se tendre, j’aime marcher dans une forêt et être à l’écoute des espèces sonores et du vivant non-humain.
Je me sens comme analphabète quand je parcours un bois, incapable de poser plus de trois noms aux espèces entendues. Et pourtant, je sais reconnaître un hautbois d’une flûte, et je ne sais pas reconnaître un merle d’un rossignol.
Je me penche alors sur les récits que les sons nous racontent.
À quel point as-tu conscience du double paradoxe suivant ? En cherchant à parler du vivant, tu peux courir le risque de te séparer encore davantage de lui.
La journée du 30 avril 2025 au Musée de la chasse et de la nature m’a totalement décomplexée sur l’idée que je n’avais pas besoin de parler du vivant pour faire acte d’engagement. Le vivant est partout, il suffit de le rendre visible, audible, perceptible et de placer l’humain comme une autre forme d’espèce du vivant. Il suffit de changer de prisme pour déplacer son regard. Le biologiste Gilles Boeuf nous invitait à considérer un humain comme une multitude de bactéries pour imaginer l’histoire de Roméo et Juliette comme deux écosystèmes biologiques vivants qui se rencontrent et tombent amoureux.
Aussi, le vivant peut prendre place dans la manière de faire. Patrick Laffont de Lojo disait à propos de son travail « Faire du lieu un plateau non plus un lieu de représentation, mais une zone partagée » me semble être déjà une démarche suffisante pour faire acte du vivant.
Dans quelle mesure le vivant ou des éléments naturels peuvent-ils faire partie des protagonistes de ton spectacle ?
Dans mon travail de création, j’utilise les sons pour raconter autre chose, et apporter un autre point de vue, un autre point d’ouïe dans une scène, dans un dialogue. Mettre les sons du vivant non-humain au même niveau que les sons humains est une démarche qui me permet d’inscrire l’humanité au centre de la chaîne du vivant, et non de l’exclure, ni de la placer au-dessus. Avec mon acolyte Jean-Christophe Quenon, nous aimons parler de sonographie comme on parlerait de scénographie.
Le son pose un décor. Quand ce décor sonore est posé, il est facile aussi de le déstructurer. On peut passer d’une perception extérieure à une perception intérieure en une seconde. Passer à une perception tronquée par l’imagination et l’esprit permet ainsi d'adopter un autre point d’ouïe sur le monde. Faire des zoom sonores, accorder une importance à une mouche qui se nettoie les pattes pendant une manifestation urbaine me permet de faire un changement de point de vue brutal comme un réalisateur de cinéma changerait de plan.
Ludwig van... un autre point d'ouïe.
“ À mesure que ce gardien de phare perd l’ouïe, le monde sonore autour de lui se rétrécit. Passant des sons de l’environnement, à l’extérieur du phare, on perçoit celui plus filtré de l’intérieur du phare puis on se retrouve enfermé de plus en plus dans la perception sonore de son propre corps, de son esprit puis de ses hallucinations sonores.
Plus l’écoute de son environnement se filtre par sa surdité, plus ses sens s’ouvrent à d’autres perceptions et plus sa lecture du monde devient universelle. Et si la surdité nous enseignait un nouveau langage ? Celui du silence, des vibrations et des impressions premières. Comme si l’écho d’un son nous amenait à l’écho du monde.”


Crédit photo @Théo Herbaut et @Matthieu Chatonnier